Technique Dressage : le passage, méthode et analyse

Retrouvez en exclusivité les « Technique Dressage » rédigés par Camille Judet-Chéret et publiés dans Grand Prix Magazine sur notre site internet. 

 

 

 

Avec le piaffer et les changements de pied aux temps, le passage fait partie des mouvements propres au plus haut niveau de dressage, le Grand Prix. Illustration parfaite du cheval qui danse, il fait certainement partie des exercices les plus harmonieux et artistiques de cette discipline olympique. On se souvient notamment des 10 attribués pas les juges internationaux au passage du néerlandais Totilas ou du britannique Valegro. Peter Storr, juge international 4* originaire du Royaume-Unis et Barbara Clément Klinger, cavalière tricolore membre du très sélectif groupe JO/JEM nous aident à saisir les subtilités de cette figure de haute école.

 

 

La Fédération Equestre Internationale définit le passage comme un trot très rassemblé et cadencé dont l’élévation est notable. L’engagement des postérieurs y est accentué, les genoux et jarrets se fléchissant d’avantage en maintenant l’élasticité du dos. Les membres se lèvent en diagonale dans un plus long temps de suspension qu’au trot. Les antérieurs s’élèvent à mi canon et les postérieurs juste au dessus du boulet. La nuque demeure le point le plus haut, l’encolure harmonieusement arrondie et le chanfrein proche de la verticale. Le contact est moelleux et l’impulsion inchangée.

 

 

« J’utilise l’échelle de progression pour évaluer au mieux le passage lorsque je juge », explique Peter Storr qui est également entraineur et cavalier. « Pour obtenir un 10, je considère qu’il faut avoir atteint l’excellence en matière d’équilibre, de rythme, de contact et de cadence. Parfaitement équilibré et régulier, le cheval donne alors une impression de facilité déconcertante ». Ce sentiment d’aisance, Barbara le connait bien. « Chez Ciska (Ciska V Weltevreden, jument KWPN de 10 ans membre du groupe JO/JEM, ndlr), le passage est venu naturellement. En effet, son trot a toujours été très élastique, avec beaucoup de rebond. Etant donné sa facilité à passager, j’ai du lutter dès le départ contre sa tendance à grimper en l’air ».

 

 

 

C’est précisément pour palier à cette difficulté que Barbara aborde souvent le piaffer avant le passage. « Sans vraiment parler de piaffer, je débute la diagonalisation vers l’âge de cinq ans. Evidemment, cela dépend du cheval mais l’idée est d’apprécier sa faciliter à se mobiliser, à fléchir son rein, à plier son dos, à réagir instantanément aux aides. Il faut à tout prix éviter la jambette qui est à l’opposé du passage où le cheval prend effectivement du poids sur les hanches ». Barbara, également très expérimentée dans le dressage de chevaux ibériques, met consciencieusement en garde « c’est une erreur de vouloir faire passager un cheval, y compris ibérique, dès l’âge de cinq ans. Les chevaux manquent alors de force et vont avoir tendance à se balancer, à avancer postérieurs joints pour échapper à l’effort réel de propulsion. Le passage obtenu ne sera aucunement l’aboutissement d’un cheval qui se rassemble ».

 

 

Or, l’exigence principale doit être celle de régularité et de rassemblé. L’expression dans le passage suivra.« La faute la plus pénalisante est un passage irrégulier, en particulier dans les postérieurs », précise Peter Storr. « Le juge sera également contraint de sanctionner une foulée où le cheval aurait les postérieurs joints ou un postérieur qui tape en l’air. Bien sur, la qualité du contact est une condition sine qua non à l’obtention d’une très bonne note. L’encolure trop courte et la bouche ouverte sont autant de raisons de diminuer la note. Il n’est pas non plus rare de pénaliser une désobéissance ou une nette tension chez le cheval ».

 

 

Obtenir un passage irréprochable est une tâche difficile. En réalité, le passage « juste » demande énormément de rigueur de la part du cavalier y compris avec un cheval doué car les tentations sont alors nombreuses. « Il faut veiller à ne jamais tomber dans le piège du trot passager. La différence entre trot et passage doit toujours rester très claire. Le passage devrait favoriser un meilleur trot rassemblé sous réserve qu’on ne permette aucunement au cheval de ralentir » alerte Barbara. « L’aptitude au rassemblé peut parfois être détectée très tôt. Avec mes jeunes chevaux, je joue systématiquement avec le trot en variant d’une allure plus grande à une allure plus petite jusqu’à atteindre ce que j’appelle un trot de chien. Avec Ciska, cela a toujours été impossible de raccourcir les foulées à ce point car son issue de secours était de gagner du rebond de manière verticale vers le passage. Le revers de la médaille est qu’elle ne comprenait pas bien le piaffer. Son instinct aurait été de passager sur place sans abaisser les hanches, sans fléchir son dos ». Soucieux d’authenticité, le cavalier doit rester attentif à la correction de l’allure afin d’échapper à un passage mécanique dans lequel seuls les membres se mobiliseraient sans exiger aucune flexibilité du dos.

 

 

 

 

 

Le cheval doit être capable de maintenir un passage identique pendant plusieurs mètres bien que le cavalier puisse exiger, à l’entrainement, de passer d’un grand à un petit passage. Le passage devient à terme une allure à part entière, au même titre que le pas, le trot et le galop. Les variations peuvent alors s’y succéder et diverses figures y être exécutées telles que l’appuyer, la tête au mur, la cession à la jambe, l’épaule en dedans. Ces mouvements peuvent participer à l’amélioration du passage en lui même et à l’assouplissement du cheval en général. Seulement une fois le rythme et la cadence garantis le cavalier peut-il exiger une plus grande tendance montante, des foulées plus courtes, d’avantage d’énergie. Dans le passage, le cheval doit en priorité penser à se porter vers l’avant. Aussitôt cette sensation d’impulsion perdue, le cavalier doit ressortir vers le trot afin d’éviter que le cheval ne se balance ou traine les pieds.

 

 

« Dans l’optique d’améliorer le passage, je multiplie et varie les transitions, détaille Barbara. « Je me sers de l’arrêt voire même du reculer pour maintenir l’engagement des postérieurs. Dans la transition montante, le cheval doit sauter vers le trot. Ces exercices vont améliorer la qualité du rassemblé et augmenter la perméabilité du cheval qui va alors prendre de la force et progressivement se verticaliserEn ce qui concerne la fréquence d’entrainement, tout dépend du cheval. Avec Dirbini, qui tend à se désengager, j’opte généralement pour de courtes phases de passage. En limitant mes exigences à quelques foulées seulement, j’augmente les chances d’obtenir un passage de qualité. Si je sens que je perds les postérieurs, je corrige ce défaut en piaffant ou en demandant un arrêt ». Barbara rappelle que si le cheval connait des problèmes au passage, il y a certainement des améliorations à faire dans son fonctionnement global. Inutile d’insister sur le passage en lui même, il faut prendre du recul et analyser la situation dans son ensemble. « Dirbini manque de force dans le dos. Pour améliorer son passage, je dois donc avant tout me servir de nombreux exercices au galop. L’objectif est de la muscler grâce à des transitions entre le galop rassemblé et le galop de travail mais aussi à l’aide de tête au mur qui vont m’aider à perfectionner l’engagement de ses postérieurs. Dans cette même optique, j’utilise aussi énormément le travail à la longe. Au contraire, si le cheval que je monte a des facilités pour le passage, je ne vais certainement pas en abuser jusqu’à l’abrutir. Simplement, je vérifie sur une courte période que ça va toujours. Etant donné que je ne monte mes chevaux que quatre fois par semaine dont uniquement deux séances plus intensives incluant des mouvements, je n’aborde que très rarement le passage. Evidemment, même avec Ciska, il reste toujours perfectible. Avec elle, je vais opter pour l’accordéon : des transitions à l’intérieur de l’allure. Attention, il n’y a pas de règle gravée dans le marbre. La fréquence à laquelle j’aborde cet exercice, comme n’importe quel autre, doit être adaptable. Je ne peux pas calquer mon entrainement d’un mois sur l’autre ni d’un cheval à l’autre. Il faut avant tout être à l’écoute de son partenaire ».

 

 

 

Être attentif, cela veut également dire être capable d’adapter ses aides et sa position en fonction des réactions du cheval. De manière générale, on observe très peu de changement dans la position des cavaliers pour obtenir le passage. Le plus souvent, l’assiette se descend dans la selle, les mains restent fixes et les jambes à la sangle. « Je ne pense pas qu’il y ait d’aides « miracle », avoue Barbara. « Tout dépend du cavalier et du cheval. Personnellement, j’adapte la tenue de mon dos à l’exercice souhaité. C’est la différence de tension dans mon corps qui transforme le trot en passage. Pour être honnête, avec Ciska j’y pense et c’est tout ! Par contre avec Dirbini je recule d’avantage mes jambes pour optimiser l’engagement de l’arrière main. »

 

 

A chaque cavalier sa méthode et à chaque cheval son style. Deux passages notés à 10 peuvent être sensiblement différents l’un de l’autre bien qu’on y retrouve les mêmes qualités intrinsèques. « Si je suis totalement fan du passage de ma jument Ciska, j’admire réellement celui du cheval de l’américaine Laura Graves, Verdades. J’admets être également admirative des prestations de Karen Tebar et Don Luis en la matière », nous confie Barbara. « Il me semble que le dernier cheval à m’avoir vraiment tapé dans l’oeil au passage est Supernova sous la selle de Spencer Wilton », se rappelle Peter Storr. « Sans aucun doute, Showtime avec Dorothee Schneider ou Weihegold avec Isabel Werth peuvent aussi exceller en la matière ».

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