Conseil de Juge n°13 : comprendre les disparités entre les juges

Le jugement est avant tout un travail d’équipe

Force est de constater que les langues se délient en ce moment au sujet des juges et de leur jugement autant sur les sites internet que sur les forums publics. Peut être est-ce le moment de remettre l’église au milieu du village pour revenir sur ce sujet en adoptant un point de vue professionnel et objectif. Que les cavaliers soient perplexes voire mécontents en sortant d’une reprise ou le jury a montré des disparités, je le respecte.

 

Je suis moi-même mère d’une cavalière de compétition et j’ai déjà eu a soulager son désarroi face à des notes inégales. Cependant, et c’est là je pense qu’il faut prendre un peu de recul, un jury n’est ni plus ni moins qu’une équipe, composée de 5 à 7 individus (dans les championnats internationaux) avec leurs particularités. Plusieurs points doivent me semble-t-il être éclairés afin de comprendre les différences dans le jugement. Tout d’abord, et je me répète, un jury est une équipe dans laquelle les éventuelles différences ou défaillances des uns seront très probablement compensées par la notation des autres. Le plus souvent, la note ‘juste’ sera la moyenne des notes des différents juges, la note la plus haute et la note la plus basse se compensant généralement. Bien sur, cela n’exclut pas la possibilité d’une bavure, mais je ne soupçonne personne de croire en l’infaillibilité des juges et suis certaine que chacun se rappelle que l’erreur est humaine, même pour le plus qualifié d’entre nous. D’ailleurs, derrière la scène, en dehors des spots et des conférences de presse, il arrive qu’un juge fasse son mea culpa auprès d’un cavalier ou de ses collègues après une erreur qu’il aurait commise. Il faut donc accepter les différences, c’est précisément pour cela qu’un jury est composé de cinq juges : afin que les notes se complètent et se compensent vers un résultat le plus juste possible.

 

D’autre part, n’oublions pas l’aspect purement technique de la position autour du rectangle. Un juge en C percevant la rectitude de l’entrée n’aura absolument pas la même vision qu’un juge en M notant la rectitude de changements de pieds sur la diagonale ou qu’un juge en B qui verra plus souvent le cheval de profil que de face. Quelle que soit la compétence et l’intégrité d’un juge, qui pourrait lui reprocher de ne pas voir la même chose d’un petit ou d’un grand côté ? C’est purement une question de point de vue.

 

Je pense qu’il est ensuite nécessaire de faire remarquer les dangers des critiques incessantes sur le jugement. J’émets de sérieux doutes quant aux écrans géants inscrivant les résultats note par note ou la moyenne courante visible aux juges. Lorsque ces écrans ne sont visibles qu’au public, ils peuvent être instructifs s’ils sont bien utilisés. Je m’explique. Lorsque le public voit, mouvement par mouvement, la note attribuée par chaque juge, c’est bien sur tout à fait intéressant et enrichissant. Cependant, pour bénéficier du côté éducatif de la chose, il faut garder en mémoire l’aspect précédemment évoqué à savoir le point de vue (la position autour du rectangle) et la répartition des notes (il ne faut par exemple pas se formaliser pour la différence entre un 7 et un 8 car sur les dizaines de notes d’un protocole, le juge va souvent hésiter entre deux notes, choisissant tantôt la plus haute, tantôt la plus basse). Voici donc pour la perception du public des notes pour chaque mouvement. J’ai également souligné le fait que la présence d’écrans où les notes et moyennes courantes sont visibles par les juges était problématique. En effet, consciemment ou non, un juge voyant les notes de ses collègues va le plus souvent chercher à s’aligner sur eux. Le risque est donc que tous se dirigent vers un résultat erroné, ayant suivi l’erreur d’un des juges ou que tout simplement la liberté de mettre telle ou telle note à une reprise disparaisse.

 

Ce problème est intimement lié au problème de la couverture par les médias des différences de notations au sein d’un jury. Un juge attribuant une note différente de ses collègues, même avec une bonne raison, va se voir harcelé par les médias qui l’accuseront soit d’incompétence soit de malhonnêteté. Ainsi, chaque juge va chercher à être comme son voisin et quel est l’intérêt pour un cavalier d’avoir cinq fois le même protocole ? En quoi cela est-il enrichissant et constructif ? Un cavalier cherchant à progresser lira en tout premier le protocole du juge qui a mis la note la plus base, car celui-ci a très certainement fait des suggestions pour améliorer la note. Bien sur, et je l’ai dit, c’est parfois clairement une erreur, auquel cas il faut savoir mettre son mouchoir dessus même si c’est très décevant. Néanmoins, si ce n’est pas une erreur, c’est ce juge là qu’il faudra parvenir à convaincre lors de la prochaine reprise. Il faut donc essayer de prendre ses critiques de manière constructive, même lors que l’on se trouve en désaccord. Peut être faut-il donc apprendre à comprendre et analyser les différences au lieu d’en lyncher les responsables. Il faut savoir quand une différence est injuste et inacceptable et quand elle fait partie du jeu, quand elle est compréhensible voire même justifiée. Il faut surtout que les juges puissent travailler dans un cadre serein sans être accusés d’ignorance ou de tricherie lorsque leur résultat diffère, sans être spoliés de leur légitimité au premier pourcentage de différence.

 

Je pense qu’un exercice intéressant est de s’asseoir avec des amis, cavaliers, entraîneurs, spectateurs, et de noter des reprises. Vous constaterez deux choses : d’une part qu’une différence dans le résultat final est très vite obtenue ( par exemple la différence entre 64% et 67% ne dépend que de la répartition subtile entre les 6 et les 7) et d’autre part que vous aussi vous obtiendrez des résultats différents. L’important, je le rappelle est d’être capable à la fin d’une reprise de dire si elle vaut 60%, 65% ou 70% de manière générale et de le justifier.

 

Finalement, cette intervention pour que chacun d’entre nous tire profit du jugement et le comprenne afin de mieux vivre et appréhender la compétition.

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