Conseil de Juge n°66 : la célébrité fait-elle gagner ?

« Dans mes voyages autour du monde que je fais pour juger des concours de dressage, les rencontres insolites sont mes moments préférés.
Bien souvent elles sont liées d’une façon ou d’une autre au monde des chevaux et du dressage.
Ainsi j’ai eu envie de partager la dernière en date car elle peut appeler plusieurs d’entre nous, juges, à la réflexion.

 
Je suis donc avec mon amie Liz dans son atelier de toilettage de chiens, une de ses nouvelles clientes lui a amené un adorable petit chien tout poilu à laver, démêler et rafraîchir dans sa coupe.
Nous faisons les présentations et Liz explique les raisons de ma venue. Incroyable coïncidence Becky, la femme au petit chien me montre une photo de son ancien cheval dans un piaffer parfait !
Je m’intéresse, pose des questions, elle me raconte leur histoire. Totale amateur, réfractaire à la compétition, elle a toujours eu des chevaux qui faisaient tous les mouvements d’école mais a tout arrêté il y a peu.
Il lui reste clairement un intérêt pour l’art du dressage et elle s’est rendue en tant que spectatrice a un concours.

 
Elle me dit être dégoûtée car elle a vu un très grand nom du dressage obtenir d’excellents résultats malgré une reprise comportant des fautes. Elle veut savoir ce que j’en pense.: « Les stars sont elles notées en fonction de leur nom ? » Me questionne-t-elle. Je ne peux pas laisser planer une tel doute sans questionner et expliquer.

 
Je choisis la transparence totale : expliquer la compétence et la formation des juges, la pression exercée sur quelques-uns des moins expérimentés qui doutent de leurs compétences dès lors qu’ils ont affaire à des cavaliers qui ont déjà dressé et présenté des dizaines de cheveux avec succès.

 
Je décortique tous les éléments qui vont mener à l’attribution de la notation  d’un mouvement. Elle avait commencé son accusation par le fait que l’arrêt d’entrée du couple n’avait pas été bon. Je lui liste les éléments d’appréciation qui entreront dans son évaluation : la qualité du galop, sa rectitude, le contact, l’équilibre et le moelleux du passage à l’arrêt, l’immobilité, le contact dans l’arrêt, la netteté du départ, sa franchise, la qualité du trot, sa rectitude, son impulsion, la stabilité du contact, la préparation du tournant en C. Elle est bouché béé. Elle a toujours monté à cheval, eu plusieurs chevaux qui piaffaient , passageaient, changeaient de pied aux temps, pirouettaient, mais elle ne s’était jamais intéressée à la compétition.

 

 

Elle découvre avec moi un monde de rigueur et d’extrême précision dans lequel toute décision quant au choix d’une note est justifiée, réfléchie, argumentée. Je lui explique bien sûr les automatismes qui viennent avec l’expérience, la mécanisation qui va avec. Je ne lui cache rien des erreurs faites parfois, des regrets que l’on peut avoir à propos d’un couple sur lequel on pensera après coup avoir trop ou pas assez mis de points.

 

Je lui rappelle que si elle même vient avec un groupe d’amis connaisseurs, ils pourront avoir eux aussi des désaccords, que certains chevaux feront l’unanimité plus facilement que d’autres. Je lui propose des comparaisons : que se passerait-il si en allant voir des toiles dans un musée il lui fallait les noter selon des séries de critères ?

 

Je lui concède enfin que l’être humain étant ce qu’il est, il y a des juges plus honnêtes que d’autres, des plus compétents, des plus influençables, des plus résistant au stress…
Nous les juges sommes sans doute un échantillon complet de ce qu’est l’Homme et le jugement peut avoir ses failles. Sur un groupe de 5 ou mieux de 7 juges, les différences seront minimisées par l’influence relative de chacun.
J’ajoute que je sais la frustration d’un cavalier qui voit les points d’un juge nettement plus bas que les autres. Il enrage et sa déception l’empêche d’étudier avec recul les raisons – bonnes ou mauvaises – de cette différence.
Becky est repartie bluffée par notre conversation. Je lui avais ouvert des horizons nouveaux et apporté quantité d’éléments dont elle ignorait l’existence…
Vous aussi en tant que juge, essayez de penser que vos interlocuteurs ne viennent pas forcément d’un même milieu équestre que vous et parlez avec clarté de ce que vous recherchez.
Le jugement doit être moins ésotérique et plus accessible à tous. L’exercice est difficile mais notre rôle est d’éclairer le chemin pour que le plus grand nombre puisse l’emprunter ! »

 

 

Isabelle

 

 

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